Interview avec le penseur Roger-Pol Droit

Roger-Pol Droit


Mohamed adel MtimetDans une interview avec l’Hebdo PSYCHOLOGIES, à la question posée par Mireille Descombes : « Pensez-vous qu’en France, globalement, l’enseignement philosophique (universitaire ou non) prend suffisamment en compte les philosophies non-occidentales ? », vous répondez que : « Non ! Tout simplement parce que, la plupart du temps, on n’en parle pas du tout. Prenez la liste des auteurs au programme du baccalauréat, vous n’avez que des auteurs grecs, latins, français, allemands, en tout cas européens et occidentaux, tous des pourtours de la Méditerranée ou de la vieille Europe. Pire que cela : quand je faisais mes études de philosophie, on m’a enseigné qu’il n’y a pas de philosophie indienne ou chinoise : il n’y avait de philosophie que grecque ! …» Voulez-vous en conclure que l’enseignement philosophique en Europe souffre d’une certaine « conscience primitive » ?

ROGER-POL DROIT – La question du dialogue interculturel, en philosophie, demeure un vaste problème. Une sorte de pesanteur, ou de force d’inertie, fait que l’enseignement philosophique reste encore clos sur le seul héritage gréco-européen, en ignorant trop souvent les immenses richesses intellectuelles des œuvres philosophiques qui se sont développées, au fil des siècles, en arabe, en hébreu, en sanskrit, en tibétain, en chinois…

Toutefois, la situation évolue. Trop lentement sans doute, mais de manière encourageante. D’abord, le dogme absurde qui conduisait à professer, à la suite de Heidegger en particulier, que la philosophie n’est possible qu’en grec ou en allemand est de moins en moins répandu. Il est de plus en plus admis que la pensée philosophique existe en plusieurs langues, et dans des aires culturelles différentes.

Je crois avoir contribué, avec d’autres, à cette évolution. Plusieurs de mes travaux de recherche ont remis en lumière des éléments historiques utiles à connaître pour faire changer le paysage. L’oubli de l’Inde, en 1989, retrace l’histoire de la découverte des philosophies indiennes par l’Europe, l’enthousiasme qu’elles ont suscité, puis leur mise à l’écart. Le Culte du Néant. Les philosophes et le Bouddha, en 1997, examine en détail la découverte occidentale du bouddhisme et les malentendus qu’elle a suscités chez les philosophes, en particulier Hegel, Schopenhauer et Nietzsche. J’ai également eu l’occasion de diriger deux gros volumes intitulés Philosophies d’ailleurs, en 2009, qui rendent disponible, pour la première fois, avec l’aide de grands spécialistes de chaque domaine, une anthologie de textes philosophiques arabes, persans, tibétains, etc.

Enfin, depuis cette année, la liste officielle des philosophes du baccalauréat français comprend, pour la première fois, un Indien (Nâgârjuna), un Chinois (Tchouang-Tseu), un Juif (Maïmonide) et un nouvel auteur arabe, Averroès, qui vient rejoindre Avicenne, déjà présent. La commission a bien voulu suivre mes recommandations, et ce résultat, même s’il est mince, constitue une avancée. En effet, la présence de ces auteurs doit inciter les professeurs à les découvrir, et à les enseigner, et j’espère que d’autres suivront, et que peu à peu l’enseignement de la philosophie s’ouvrira vraiment aux différentes cultures du monde

M. ADEL MTIMET: Mais y a-t-il, à votre avis, ailleurs qu’en Occident, une pensée philosophique plus profonde de l’Altérité ?

ROGER-POL DROIT – Je ne crois pas que les relations aux autres, ou à l’Autre, soient radicalement meilleures, ni plus ouvertes, dans les cultures non occidentales. Il me semble qu’on aurait tort d’opposer une « clôture sur soi » de l’Occident et une « ouverture aux autres » des autres cultures. En fait, toutes les cultures sont plus ou moins closes sur elles-mêmes, souvent méfiantes envers l’extérieur, parfois méprisantes pour ce qui ne leur ressemble pas. Ce sont là des traits que l’on rencontre partout, bien sûr dans des proportions variables et selon des styles différents. Mais l’on constate également partout, et à toute époque, la présence active de passeurs de frontières, gens de dialogues, de découvertes, de traductions s’efforçant de construire des passerelles entre les univers culturels. Ce sont eux qui comptent, à mon avis, parce qu’ils travaillent toujours à rendre possible un monde commun, en ouvrant des espaces de rencontre.


« Tout ce qui peut permettre de faire circuler d’une langue à une autre des idées, des informations, des points de vue est non seulement utile mais indispensable. »


M. ADEL MTIMET: Pouvez-vous choisir entre communisme et néolibéralisme ? peut-on penser comme beaucoup le suggèrent aujourd’hui que dans certains aspects, le néolibéralisme peut nous conduire à des conséquences semblables à celles dont le communisme avait causées ?

ROGER-POL DROIT – S’il fallait vraiment choisir, j’opterais, sans la moindre hésitation, pour le néolibéralisme. Parce que le communisme a été une utopie destructrice et mortifère. En fait, chaque fois que l’on prétend détenir LA vérité, et qu’on décide de l’imposer à l’humanité pour son bien et pour son bonheur définitif, alors on ouvre la porte au totalitarisme et à la barbarie. Le libéralisme, ancien ou néo, a au moins l’avantage de garantir la pluralité des opinions et les libertés de pensée, d’expression, de circulation, etc.

Roger-Pol Droit

Cela ne signifie pas qu’il est sans inconvénient. S’il ne construit pas de Goulag, il accroit les inégalités, met en danger l’environnement, maintient les dominations et les oppressions. Il faut de toute évidence des freins, des outils de régulation, des instances de répartition pour pallier à ces dérives et rééquilibrer l’ensemble. Mais cette exigence a le plus grand mal à déboucher sur des résultats concrets, pour une raison simple : le système est mondial, mais il n’existe pas de gouvernement mondial, ni de contrepouvoir planétaire. Jusqu’à présent, on ne dispose que d’outils de régulation régionaux, à efficacité restreinte.

M. ADEL MTIMET: Pour un penseur contemporain que vous êtes, quel est le régime politique idéal auquel doit tendre toute société humaine ?


« Je ne crois pas à l’existence de la société idéale, débarrassée à jamais de tout conflit, et où l’humanité vivrait enfin, pour toujours, dans la paix et la concorde. »


Roger-Pol Droit (Gamma-Rapho via Getty Images/Louis MONIER)

L’idéal vers lequel doit tendre l’humanité n’est pas, à mes yeux, la perfection, mais plutôt le moindre mal. Moins d’injustice, moins de massacres, moins de malheurs et de souffrances est ce qu’on peut faire de mieux. Selon les époques et les cultures, plusieurs régimes politiques peuvent approcher de ce résultat.

M. ADEL MTIMET: Sommes-nous, en Occident, condamnés à subir un processus fatal de décadence ? Comment l’Europe peut-elle y échapper ?

ROGER-POL DROIT – Il n’y a jamais aucune fatalité. L’Occident a sans doute en grande partie perdu le sens des valeurs et des règles qui ont fait autrefois sa grandeur. Il ne détient plus le pouvoir colonial, et de moins en moins le pouvoir économique. Mais croire que tout est fini ne fait qu’accélérer le déclin ! Il me semble qu’il reste encore énormément d’énergie, de volonté, de projets pour que l’Europe se développe et s’affirme de nouveau. A la condition qu’elle cesse de se prendre pour le centre du monde, et qu’elle prenne conscience du fait que son modèle – politique et moral – n’est pas le seul qui existe…

M. ADEL MTIMET: Que pensez-vous de la varappe islamiste actuelle ? Constitue-t-elle une menace imminente contre l’humanité ? La réforme de l’islam est – elle toujours possible ?

ROGER-POL DROIT – Ce qui menace « l’humanité », en tant que principe de coexistence entre tous les individus de notre espèce, c’est toujours la conviction de certains de détenir une « vérité absolue », au nom de laquelle il devient légitime d’étouffer toute pitié, toute compassion, tout sentiment d’humanité et donc de tuer des enfants, de torturer et de violer, d’assassiner tout en se considérant comme légitimés à le faire, et même glorieux de l’accomplir. Cela se vérifie avec les crimes des djihadistes aujourd’hui, comme avec ceux des nazis hier, ou des Croisés auparavant.

Oui, il me semble que la réforme de l’Islam, qui est indispensable, est encore possible. Elle passe notamment par la distanciation du pouvoir politique et du pouvoir religieux, par la critique historique du texte du Coran, par la transformation du statut des femmes. En tout cas, la route sera longue, et exigera certainement plusieurs générations.

M. ADEL MTIMET: Si on vous demande d’adresser un mot au lectorat arabe, que diriez-vous ?

ROGER-POL DROIT –Je dirais simplement : que vous soyez homme ou femme, réfléchissez avant tout aux droits des femmes, à la situation des femmes, à la dignité et à la liberté des femmes ! C’est là que réside aujourd’hui la clé de votre avenir, et celui de toute l’humanité.

Ouvrages de Roger-Pol Droit:

  • Le Culte du néant : Les philosophes et le Bouddha, Seuil, 1997
  • Les Religions expliquées à ma fille, Seuil, 2000
  • La Compagnie des contemporains, Odile Jacob, 2002
  • Dernières nouvelles des choses, Odile Jacob, 2003 (ISBN 2-7381-1333-8)
  • Roger-Pol Droit, 101 expériences de philosophie quotidienne, Paris, Odile Jacobcoll. « Poches » (no 105), 2001, 260 p. (ISBN 2-7381-0922-5lire en ligne [archive])
  • La philosophie expliquée à ma fille, Seuil, 2004
  • L’Oubli de l’Inde – Une amnésie philosophique, Seuil, 2004
  • Votre vie sera parfaite, Odile Jacob, 2005 (ISBN 2-7381-1574-8)
  • Généalogie des barbares, Odile Jacob, 2007.
  • Un si léger cauchemar, Flammarion, 2007.
  • Vivre toujours plus ? Le philosophe et le généticien, avec Axel KahnBayard, 2008 (ISBN 978-2-227-47746-9).
  • Où sont les ânes au Mali ?, Seuil, 2008 (ISBN 978-2-02-098567-3)
  • Une brève histoire de la philosophie, Flammarion, 2008
  • L’Occident expliqué à tout le monde, Seuil, 2008
  • Philosophies d’ailleurs (sous la direction de Roger-Pol Droit), volume 1 : Les pensées indiennes, chinoises et tibétaines, volume 2 : Les pensées hébraïques, arabes, persanes et égyptiennesHermann, coll. « Hermann Philosophie », 2009
  • L’éthique expliquée à tout le monde, Seuil, 2009
  • Les Héros de la sagessePlon, 2009
  • Le Silence du Bouddha et autres questions indiennesHermann, coll. « Hermann Philosophie », 2010
  • Osez parler philo avec vos enfants, Bayard, 2010
  • Le Banquier et le PhilosophePlon, 2010
  • La Compagnie des philosophes, Odile Jacob, 2010
  • Maîtres à penser, 20 philosophes qui ont fait le xxe siècle, Flammarion, 2011
  • Vivre aujourd’hui avec Socrate, Épicure, Sénèque et tous les autres, Odile Jacob, 2012
  • Humain, Flammarion, 2012, avec Monique Atlan.
  • Petites expériences de philosophie entre amis, Plon, 2012
  • Ma philo perso de A à Z, Seuil, 2013
  • Si je n’avais plus qu’une heure à vivre, Odile Jacob, 2014
  • Qu’est-ce qui nous unit ?, Plon, 2015
  • La philosophie ne fait pas le bonheur …et c’est tant mieux, Flammarion, 2015
  • L’espoir a-t-il un avenir ?, avec Monique Atlan, Flammarion, 2016
  • Comment marchent les philosopheséditions Paulsen, 2016
  • Et si Platon revenait…, Albin Michel, 2018
  • Monsieur, je ne vous aime point, roman, Albin Michel, 2019 (ISBN 978-2226398956)